La France s’apprête à franchir un cap en matière de régulation numérique en interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Présentée comme une réponse forte aux dérives des plateformes, la mesure relance un débat qui dépasse largement les frontières françaises. En Belgique aussi, la question se pose : une telle interdiction est-elle souhaitable, et surtout, juridiquement et pratiquement possible ?
Les réseaux sociaux occupent aujourd’hui une place centrale dans la vie des adolescents. TikTok, Instagram ou Snapchat ne sont plus de simples outils de divertissement : ils structurent les relations sociales, influencent l’image de soi et rythment le quotidien. Or, de nombreuses études pointent leurs effets délétères sur la santé mentale des jeunes, entre anxiété, troubles du sommeil, exposition à des contenus violents ou sexualisés, et cyberharcèlement. Face à ces constats, l’idée d’une interdiction par l’âge séduit une partie de l’opinion publique.
Un cadre belge plus fragmenté
En Belgique, la situation institutionnelle complique toutefois toute initiative de ce type. Les compétences liées à l’enseignement relèvent des Communautés, tandis que le numérique, la protection des consommateurs et certains aspects de la santé publique dépendent du fédéral. Une interdiction nationale des réseaux sociaux aux moins de 15 ans nécessiterait donc une coordination politique délicate, dans un pays déjà marqué par des équilibres institutionnels sensibles.
Sur le plan juridique, la Belgique est soumise, comme la France, au droit européen. Le Digital Services Act (DSA) encadre strictement les obligations imposées aux plateformes en ligne. Toute interdiction générale devrait être compatible avec ce règlement, sous peine de rester lettre morte. Une tentative similaire avait déjà été évoquée dans d’autres États membres, sans aboutir concrètement, faute de mécanismes techniques fiables et conformes au droit européen.
La question clé de la vérification de l’âge
C’est sans doute le principal écueil. Interdire l’accès suppose de pouvoir vérifier l’âge des utilisateurs de manière efficace, sans porter atteinte à la vie privée. En Belgique, où la protection des données personnelles est un sujet particulièrement sensible, l’idée de systèmes de vérification d’âge basés sur l’identité numérique suscite de fortes réticences. Comment empêcher les contournements sans instaurer une surveillance généralisée ? La question reste ouverte.
Les parents, eux-mêmes, ne sont pas unanimes. Certains voient dans une interdiction légale un soutien bienvenu à leur autorité, quand d’autres craignent un déplacement du problème vers des usages clandestins, moins encadrés et potentiellement plus dangereux. Interdire ne signifie pas nécessairement protéger, surtout si l’accompagnement éducatif ne suit pas.
Réguler plutôt qu’interdire ?
En Belgique, le débat semble pour l’instant s’orienter davantage vers l’éducation aux médias et le renforcement de la responsabilité des plateformes que vers une interdiction pure et simple. Des initiatives existent déjà dans les écoles pour sensibiliser les jeunes aux mécanismes d’addiction, aux algorithmes et aux dangers du numérique. Certains experts plaident pour des limitations ciblées — sur les notifications, la publicité ou les contenus recommandés — plutôt qu’une exclusion totale des mineurs.
L’exemple français aura néanmoins un effet d’entraînement. S’il aboutit et résiste aux obstacles juridiques européens, il pourrait servir de laboratoire à d’autres pays, dont la Belgique. Mais à ce stade, une interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans semble davantage relever du signal politique fort que d’une solution immédiatement applicable chez nous.
La question n’est donc pas seulement de savoir s’il faut protéger les adolescents, mais comment le faire sans simplifier à l’extrême un problème profondément ancré dans les usages numériques contemporains.
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